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La monnaie, par Loïc Abadie

(source: blog de Paul Jorion, 25 novembre 2008 à 15:13)


Bonjour, dans le débat sur la monnaie, il y a deux problèmes essentiels (une fois les théories du complot évacuées) :

- Le choix de l’étalon

- Le système de réserve (pleine ou fractionnaire).

L’étalon

L’étalon de nos systèmes est la dette (essentiellement dette de l’état pour la monnaie fiduciaire issue de la banque centrale : pièce et billets, dette privée pour la monnaie temporaire créée par les banques). Pour moi cela n’a rien d’extraordinaire : une dette d’état est quelque chose de tangible (garantie par l’impôt, sur la force de travail et la capacité de création de richesse d’un état), de même une dette privée est aussi tangible : elle est garantie par un bien immobilier par exemple, ou bien la force de travail de l’emprunteur…tant qu’il n’y a pas de dérives !

Un étalon or (ou argent) n’est pas forcément plus «tangible» : la valeur de cet étalon repose sur une convention sociale donnant à l’or une valeur particulière, et les conventions sociales peuvent changer.

Cela dit, rien n’empêche de changer d’étalon si un étalon n’est pas adapté au contexte.

Je n’ai donc pas d’avis tranché sur la question.

Le système de réserve

Là aussi, il y a matière à débattre, et les clivages sur ce sujet existent dans différentes familles politiques : dans «ma» famille par exemple (les libéraux authentiques), il y a les tenants de l’école autrichienne qui sont partisans de la réserve pleine, et d’autres libéraux qui soutiennent le système à réserve fractionnaire.

Mais même à l’extrême-gauche (altermondialistes), ce débat existe et on trouve curieusement des antilibéraux durs opposés au système de réserve fractionnaire et qui rejoignent l’école autrichienne sur ce point.

Réserve fractionnaire

Dans notre système actuel (réserve fractionnaire), il y a pour moi bien une création de monnaie (temporaire) par les banques privées via le crédit, et c’est cette création qui constitue l’essentiel de la monnaie en circulation. La preuve en est que la masse de billets et pièces en circulation ne représente que quelques % des agrégats M2 ou M3.

Quand Mr X dépose 100 000€ à la banque A, et que cette banque prête 90 000€ à Mme Y, et que ces 90 000€ vont être déposés sur d’autres comptes, il y a bien 190 000€ dans le système. Mr X a toujours théoriquement 100 000€ sur son compte et peut en profiter comme il l’entend (tant que sa banque ne fait pas faillite). La différence par rapport aux ballons et aux papiers de reconnaissance des ballons, c’est que la monnaie initiale «banque centrale» et la monnaie temporaire créée par la banque privée a le même statut et les mêmes fonctions pour son propriétaire (alors qu’on ne peut pas jouer avec un «papier-ballon» comme avec un vrai ballon) : on peut acheter exactement les mêmes choses avec de la «monnaie banque centrale» ou de la «monnaie banque privée». Et en pratique, la création de monnaie temporaire dépasse largement sa destruction, sur de très longues périodes.

Dans ce système, les banques prêtent l’argent de leurs clients sans leur demander leur avis, et nous acceptons cela parce que nous croyons (à tort ou à raison) que les banques sauront toujours «jongler» correctement avec les flux de dépôts, de crédits, de remboursements et de retraits, et qu’en cas de gros problème l’état couvrira tout.

Réserve pleine («Rothbardien»)

Dans un système «Rothbardien» à réserve pleine, la banque privée ne peut pas prêter l’argent de ses clients sans demander leur avis : Elle se rémunère uniquement via des commissions sur les services qu’elle propose. Le crédit existe toujours, mais il faut l’accord du déposant : La banque peut proposer au déposant de devenir indirectement prêteur (et lui verser un taux d’intérêt pour cela), celui-ci peut accepter ou refuser selon le taux et la confiance qu’il a dans la banque à sélectionner des emprunteurs fiables. Si le client accepte, il n’y a pas création de monnaie, parce que son compte est débité du montant du prêt : le client qui a 100 000€ et décide d’en prêter 90 000€ n’aura plus que 10 000€ sur son compte (tant que sa créance ne sera pas remboursée).

Les avantages et inconvénients de deux systèmes

Les avantages du système Rothbardien :

- Les cycles sont fortement atténués et l’existence de bulles de crédit est impossible, ainsi que les politiques de fuite en avant dans la dette.

- La solidité du système bancaire est presque totale.

- La liberté de choix des déposants (prêter ou ne pas prêter) est respectée.

Les inconvénients :

- Le principal est d’avoir une économie moins dynamique, à cause de conditions d’accès au crédit bien plus restrictives. La société ne vit plus jamais au dessus de ses moyens, mais elle risque de vivre en dessous si la création de monnaie ne suit plus la production de richesse ou la démographie. Dans un contexte d’étalon or à réserve pleine par exemple, la capacité de création de monnaie est limité par la production minière… Si elle est insuffisante, la monnaie devient trop rare (donc prend de la valeur par rapport aux actifs qui baissent) : la déflation s’installe, et les ménages stockent la monnaie et achètent juste le minimum vital dans l’espoir que les prix des actifs baissent encore et encore. Bizarrement, adeptes de la «décroissance» et libéraux «durs» de l’école autrichienne se retrouveraient presque !

Les avantages du système à réserve fractionnaire :

- La possibilité de créer assez de monnaie, et une plus grande souplesse, qui permet une meilleure adaptation à l’activité économique.

- L’accès au crédit plus facile.

Les inconvénients :

- La fragilité : dès qu’une part importante des déposants viennent «retirer leurs billes» par manque de confiance, le sytème explose. Dans le contexte actuel, cette fragilité n’a rien de théorique. Si le gouvernement US met sans discuter des centaines de milliards sur la table pour renflouer les banques, et se montre bien plus avare envers les entreprises, ce n’est pas par « collusion » avec de «méchants banquiers». C’est tout simplement parce qu’il n’a pas le choix. Si il ne fait rien, le risque de panique et de «bank run» devient énorme, et le système financier implose alors totalement (les entreprises avec, au moins temporairement)…Il peut d’ailleurs arriver un moment où les mauvaises dettes sont telles que le gouvernement n’aura même plus la capacité de venir en aide aux banques sans se mettre lui-même en situation de défaut. Et on en revient à la case «game over».

- Les dérives du système : dans un système à réserve fractionnaire, les gouvernements ont la possibilité de stimuler le crédit via diverses «interventions», et c’est systématiquement cette politique qu’ils choisissent à chaque fois qu’un problème se présente, parce que la fuite en avant est la solution de moindre effort, et la plus intéressante à court terme d’un point de vue politique (pour favoriser la réélection).

Mon avis

En théorie, le système «rothbardien» à réserve pleine me semble bien plus logique, plus solide et plus honnête. Mais le système à réserve fractionnaire s’est généralisé dans le monde moderne et a permis, malgré les crises, un développement sans précédent de l’économie mondiale, et de l’humanité en général…étant de nature pragmatique et empiriste, j’aurai donc tendance à ne pas vouloir le jeter aux orties, mais simplement à l’amender via des garde-fous comme ceux que j’ai cités sur le leverage ratio des banques et un ratio dépôts / prêts plus élevé.

Avec un système à réserve pleine, on est quand même dans l’inconnu, vu que ça n’a jamais été essayé dans le monde moderne sur une économie de pays développé à ma connaissance.

Pour ma part les deux banques auxquelles j’ai confié mes dépôts (une publique et une privée) sont presque «Rothbardiennes», c’est-à-dire qu’elles ont comme particularité d’avoir bien plus de dépôts que d’emprunts…Dans le contexte «explosif» actuel je préfère cela.

Certaines sociétés type bullionvault qui viennent d’être fondées peuvent être considérées comme des embryons de banques « rothbardiennes » à étalon or. Les initiatives ne viendront pas forcément d’un «grand soir»… Les actions d’une somme d’individus peuvent faire bien plus, comme souvent !

Les dirigeants n’accepteront sans doute jamais d’eux-mêmes l’instauration d’une législation plus restrictive sur le crédit (au contraire, ils ne rêvent que de «plus de crédit» !). Mais si les déposants privilégient les banques ayant un leverage ratio faible, et bien plus de dépôts que de crédits, l’évolution se fera naturellement, que les gouvernements le veuillent ou non…

Un dernier point :

Rien n’empêche un entrepreneur de fonder une banque « Rothbardienne » en France ou ailleurs en mettant en avant le fait qu’il ne prêtera pas l’argent de ses déposants et que sa banque est bien plus sûre que les autres. Le fait qu’aucune banque de ce type ne se soit imposée jusqu’ici montre que les gens ont jusqu’ici «voté» implicitement pour le système à réserve fractionnaire… Ce n’est pas un «gang de banksters» qui a imposé ce système, c’est nous qui l’avons choisi !